Accueil»Dernières Infos»Cameroun : 6 mai 1991-6 mai 2020 : Il y a 29 ans, le régime Biya massacrait à l’Université de Yaoundé

Cameroun : 6 mai 1991-6 mai 2020 : Il y a 29 ans, le régime Biya massacrait à l’Université de Yaoundé

0
Partages
Pinterest Google+

Membre du « Parlement » à l’époque, un mouvement créé au sein de l’université de Yaoundé (l’unique de l’époque) pour revendiquer de meilleures conditions d’études ainsi que le retour au multipartisme,  Tene Sop raconte cette folle journée du 6 mai 1991 au cours de laquelle les forces de l’ordre et une milice tribale pro-gouvernementale a sauté sur le campus, brutalisant et tuant des étudiants contestataires. Tene Sop fait remarquer que la jeunesse camerounaise d’aujourd’hui n’a pas le courage qu’ils ont eu à cette époque de braver le régime voyou de Yaoundé. Son récit ci-dessous :

///////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////////

 

JE ME SOUVIENS DE LA REPRESSION BARBARE DU REGIME DICTATORIAL CONTRE LES «PARLEMENTAIRES» SUR LE CAMPUS DE L’UNIVERSITE DE YAOUNDE…

 

Ce jour-là, la soldatesque du régime juvenophobe du tyran sanguinaire Paul Biya, tirait sur nous, étudiants contestataires du Parlement, en meeting sur la place de ‘Bassorah‘, nom de baptême du lieu de rassemblement. Les chaussures abandonnées et les flaques de sang présentes sur le théâtre des opérations (voir photo de gauche), témoignent de la violence de cette expédition punitive de l’armée contre le Mouvement Etudiant, le Parlement.

Il y eût plusieurs morts n’en déplaise au régime, 200 blessés et plus de 300 arrestations…C’était la débandade générale. Miraculeusement, aucun des leaders du Parlement participant à ce meeting ne fût arrêté ce jour-là, ce qui renforça encore un peu plus, le mythe, très répandu parmi les étudiants, de leaders du Parlement qui auraient «le pouvoir de disparaitre». Sans blagues !

Quelques-uns des étudiants ayant échappé aux tueries, étaient pourchassés avec des gourdins et des machettes, par des milices  tribalo-fascistes à la solde du régime en embuscades dans les quartiers riverains d’Obili et de Ngoa-Ekelle. Beaucoup d’étudiants préféraient alors se livrer aux gendarmes, les bras en l’air, plutôt que de se faire découper par des miliciens du régime !   C’était horrible !

La commission d’enquête mise sur pied par le régime, après cette tragédie, conclura quelques semaines plus tard «qu’il y a eu zéro mort à l’université»…

Les massacres de cet après-midi du 06 mai 1991 à ‘Bassorah’ étaient le clou d’une journée de fortes tensions, de pressions et de négociations avec le feu Chancelier de l’Université Joel Moulen, de confrontations avec les étudiants-miliciens du régime (Autodéfense) et de face-à-face entre nous, les contestataires, et les gendarmes du Colonel Baleguel, alors Commandant de la Légion de Gendarmerie du Centre, l’espace privilégié de détention et de torture des étudiants arrêtés.

Le 04 Mai 1991 déjà, s’était tenu au stade Mateco, sur le campus, le seul et unique meeting autorisé par les autorités universitaires de l’époque.  Ce meeting restera est probablement comme plus grand rassemblement de la lutte estudiantine au Cameroun: 10.000, 15.000, 20.000 étudiants? Personne ne peut le dire avec assurance. Rien qu’en y pensant encore, j’ai la chair de poule, tellement c’était grandiose. Sur le chemin du retour du meeting, de nombreux contestataires sont arrêtés par les miliciens du régime et enfermés dans la résidence de Manda Fils, un des barons du régime dans le quartier d’Obili.

Tene Sop

Le 07 Mai, j’entrepris avec Tagne Jean Bosco de faire le tour des hôpitaux, commissariats,  gendarmeries, morgues pour établir un bilan de la répression. Le nombre de personnes arrêtées ne pouvait tenir à un seul endroit. Elles furent reparties dans différents lieux de détentions dans la ville de Yaoundé. Le gros des étudiants arrêtés était gardé, a la Légion de Gendarmerie du Centre, d’autres à l’école de Police à Tsinga et dans divers commissariats de la ville. Tagne Jean Bosco et moi, avions pris d’assaut la morgue de l’hôpital central. Le morguier et les policiers qui y campaient, nous y refusèrent l’accès, en nous envoyant rencontrer le Directeur de l’Hôpital central, le Professeur OBOUNOU. Nous nous déportions alors chez le Prof., qui dans un premier temps, nous envoya balader. « Je n’ai pas reçu d’instructions à ce sujet » s’écria–t-il, visiblement apeuré par notre détermination et nos mines patibulaires. Devant les bureaux du Professeur OBOUNOU, attendait un jeune enseignant de l’Université habillé en « demi-saison» Un certain Maurice Kamto. Nous nous approchâmes de lui en criant «Professeur aidez-nous s’il vous plait, ils ont tué nos camarades ; ils ne veulent pas nous ouvrir la morgue, aidez-nous !». Réponse de Maurice Kamto, qui tenait un sac pharmaceutique en main, contenant certainement des médicaments: « oui, je suis au courant de ce qui s’est passé hier, je suis malade, je suis moi-même venu voir le Professeur OBOUNOU…». Il avait triste mine. Nous nous sommes donc résolus, mon acolyte et moi, à faire du bruit à l’hôpital central. Les malades et leurs visiteurs accouraient pour nous regarder, avec un mélange de peur, d’admiration et de commisération.

Il faut dire que nous sommes là en Mai 1991 ; les lois d’exception viennent à peine d’être abolies, mais la terreur et la peur continuent de dominer le pays. Nos vociférations sont donc un peu perçues comme très osées. Devant le refus de OBONOU, nous avions menacé de faire venir des étudiants pour casser la morgue. Il faut dire que nous étions un peu fous, un peu suicidaires même, enivrés que nous étions, par notre soif du changement dans ce pays. Le Professeur OBOUNOU finît par céder et nous conduisît lui-même à la morgue de l’hôpital central. Il y avait du sang partout, et quelques corps déchiquetés déposés a même le sol. Devant notre étonnement,  Mr. OBOUNOU prétend qu’il s’agit de « corps de bandits amenés dans la nuit par la police ». Curieux quand même !

Ce même 07 Mai dans l’après-midi j’accompagnais avec Djemo Michel et Njock (dont j’ai aujourd’hui perdu la trace), une délégation de Cap-Liberté, conduite par son président Djeukam Tchameni, venu de Douala, et par son Vice-Président, le Prof. Sindjoun Pokam sur les lieux du massacres…Nous leurs remettions la liste des personnes arrêtées que nous avions pu constituer dans la journée. Le soir du 07 Mai, nous nous retrouvions au Domicile du Pr Sindjoun Pokam avec Djeukam Tchameni pour faire le point de la situation…c’est ici que Djeukam invite une Délégation du Parlement à la réunion de la Coordination de l’opposition prévue à Bamenda. Objectif: faire la jonction entre la contestation estudiantine et les autres pôles de protestations dans le pays.

Après la répression du 06 Mai tout s’arrêta sur le Campus. Les étudiants épris de changement retournèrent dans leurs familles, «en province». La contestation estudiantine se transporta alors dans toutes les villes du «grand Ouest», emballant les populations autour de la revendication  de la conférence nationale souveraine.  Ce mois de Mai 1991, dans les villes comme Douala, Bafoussam, Bamenda, Buea, Limbe, Kumba, Loum, Nkongsamba, les Parlementaires partis du Campus, prirent la tête de la mobilisation et devinrent alors le fer de lance de la lutte pour le changement dans le pays…

Personnellement, je me retrouvais à Bafoussam, après avoir pris part à la délégation du Parlement à la réunion de la Coordination Nationale des Partis Politiques et des Associations le 12 mai 1991 à Bamenda, je crois, je pris mes quartiers à Bafoussam. C’est avec feu le Professeur OBENSON, qui dirigeait un petit parti politique basé à Buea, que je partis de Bamenda pour Bafoussam. Tous les parlementaires qui s’y étaient repliés, avaient alors constitué «un Parlement provincial de l’Ouest» qui organisait des meetings et des marches gigantesques, quasi-quotidiennement dans la ville, avec une très forte participation des populations locales…l’estrade de la Cathédrale de Bafoussam devint le siège de la contestation.  Voilà comment la répression du 06 mai et l’exode des Parlementaires vers les Provinces, aidèrent à créer la jonction entre la contestation estudiantine et le mouvement populaire pour le changement dans le pays…

Je repense à cette période avec beaucoup de nostalgie…Je me demande sans cesse pourquoi la jeunesse d’aujourd’hui, n’a pas le courage que nous avions à l’époque, sans vraiment trouver de réponses convaincantes. Nous avions pour la plupart d’entre nous 20-22 ans, âge auquel on explore les plaisirs de la vie : les nanas, les discothèques… Les plus âgés d’entre nous devaient avoir 25-26 ans. L’université est le creuset d’une nation, la jeunesse en est le fer de lance. Il faut que la jeunesse universitaire reprenne toute sa place et son rôle au cœur de la lutte pour le changement dans ce pays et cela mettra toute la société en branle. Quant à nous, les «quatre-vingt-onzards», nous refusons catégoriquement toute posture « aplatventriste » toute capitulation devant ce régime criminel qui voulut nous exterminer voici 29 ans !

Tene Sop, Mémoires d’un exilé!

 

Ce 06 Mai 2020

 

Commentaires

commentaires

Article précédent

Soudan : Droit de la jeune fille : Les mutilations génitales féminines désormais passibles de poursuites pénales

Article suivant

Cameroun - Affaire Ibrahim Bello: Un verdict injuste au goût amer