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Cameroun : Droit d’autodétermination : Voici comment le peuple du Southern Cameroon est « terrorisé » depuis 57 ans

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Alors qu’il rêvait d’une indépendance totale à l’aube de la décolonisation des pays africains, le peuple du Southern Cameroon s’est vu imposer par l’ONU un plébiscite sur le rattachement à la République du Cameroun (français), une « fake federation » et un Etat unitaire illégal par Ahidjo et Paul Biya, présidents successifs de la République du Cameroun. Depuis 57 ans que ce peuple crie « indépendance », le pouvoir camerounais ne répond que par des maltraitances et humiliations.

Au commencement était la Conférence de Mamfe. A cette période de grande vitalité démocratique dans le British Southern Cameroon (actuelle région anglophone du Cameroun) et à l’approche des indépendances, 3 courants politiques s’affrontaient : l’un favorable à la Réunification préalable des Camerouns avant l’indépendance, l’autre soutenant l’intégration au Nigéria comme région autonome, une autre favorable à la sécession du Nigéria en vue d’une indépendance totale.

Face à ces divergences de vue, l’ONU initie une conférence pré-plébiscite à Mamfe du 10 au 11 août 1959. Au cours de cette conférence à laquelle prend part une quarantaine de délégations, le besoin de sécession d’avec le Nigéria en vue d’une indépendance totale est plus grand. Le représentant de l’ONU à cette conférence, Sir Sydney Phillipson, invite à passer au vote. A 67%, les délégués à cette conférence votent pour la sécession d’avec le Nigéria pour un Etat indépendant contre 33% favorable à l’intégration au Nigéria ou le rattachement au Cameroun.

Au sortir de cette conférence de Mamfe, il était question que le plébiscite onusien porte sur deux questions : la sécession du Nigéria (dont l’indépendance) ou l’intégration au Nigéria comme région autonome. Curieusement, lors de l’Assemblée Générale des Nations Unies qui s’est tenue en octobre 1959, il a été décidé que le plébiscite sur l’indépendance du Southern Cameroon porte sur deux questions : le rattachement au Nigéria ou la réunification d’avec le Cameroun.

Amadou Ahidjo (à gauche, gandoura blanche) et Paul Biya. Les deux seuls présidents de la République de l’histoire du Cameroun

L’Angleterre contre l’indépendance du Southern Cameroon

Cette dernière option avait pourtant été rejetée deux mois plus tôt à Mamfe. Comment en est-on arrivé à glisser la question sur la Réunification d’avec le Cameroun ? Pourquoi l’option de l’indépendance totale du Southern Cameroon a été écartée ? La réponse est toute simple. Herman Cohen, plénipotentiaire de l’Angleterre à l’ONU a manœuvré pour que l’option de l’indépendance soit écartée. Raison avancée : « le Southern Cameroon n’était pas économiquement viable ».

Curieux pour un territoire qui subventionnait l’administration du Northen Cameroon à hauteur de 150 000 pounds (soit plus de 113 millions de F CFA) d’après le rapport financier adressé en septembre 1954 par l’Angleterre au Conseil de tutelle de l’ONU. Ledit rapport attestait pourtant de la maturité politique et de la prospérité économique de ce territoire.

L’Angleterre a donc refusé l’indépendance au Southern Cameroon pour des raisons économiques. Pourtant l’article 76 (b) de la Charte des Nations Unies prescrivait que les pays en charge de gérer la tutelle assure le progrès politique, économique, social et culturel du peuple en vue de son accession à l’autodétermination ou à l’indépendance (et non à une indépendance « en se joignant à »).

L’Angleterre a manœuvré pour que la question de l’indépendance soit exclue du plébiscite, en violation des aspirations du peuple du Southern Cameroon démocratiquement exprimées lors de la conférence de Mamfe. C’est donc contre mauvaise fortune bon cœur que les représentants du Southern Cameroon vont participer au plébiscite le 11 février 1961  à l’issue duquel  le Southern Cameroon a opté pour le rattachement d’avec la République du Cameroun. Pouvait-il en être autrement, les Southern Cameroonians ayant rejeté l’intégration au Nigéria ?

Des employés de CDC massacrés à Tombel

Ce plébiscite onusien fut le début de la descente aux enfers pour ce peuple jeté par l’Angleterre et l’ONU dans la gueule de la tyrannie, de la brutalité et de la sauvagerie. Alors qu’il n’existe aucun accord d’union confédérale signé entre le Southern Cameroon et la République du Cameroun comme il transparait du point 5 de la résolution 1608 des Nations Unies prise le 21 avril 1961 sur l’indépendance du Southern Cameroon, Amadou Ahidjo, président de la République du Cameroun français (Etat reconnu aux Nations Unies le 20 septembre 1960), a déployé sa police et son armée dans le Southern Cameroon. Avant le 1er octobre 1961, date fixée par l’ONU pour l’accession du Southern Cameroun à l’indépendance. Pourtant, la frontière qui sépare les deux Camerouns est internationalement reconnue.

Un militant anglophone indépendantiste

Après avoir imposé à la délégation du Southern Cameroon un projet de constitution fédérale taillé à sa mesure lors de la conférence de Foumban du 17 au 22 juillet 1961, Ahidjo va faire adopter ce projet de constitution par le parlement de la République du Cameroun et le signer tout seul. Le parlement du Southern Cameroon n’y a eu rien à dire. Puis Ahidjo fait instaurer dans les faits une espèce de fédération où les inspecteurs fédéraux nommés par lui sont supérieurs au Premier Ministre élu par le Southern Cameroon.

Cette période de conquête de l’indépendance par le Southern Cameroon  sera marquée par le déclenchement d’un terrorisme d’Etat orchestré par le régime tyrannique d’Ahidjo qui se poursuit jusqu’aujourd’hui avec Paul Biya. En septembre 1961, 12 employés de la Cameroon developement corporation (CDC) sont abattus à Ebubu près de Tombel (Southern Cameroon) par les militaires de la République du Cameroun.

Ebenezer Akwanga

En 1962, John Ngu Foncha, Premier Ministre du Southern Cameroon et Z.Abendong, député au parlement du Southern Cameroon ont échappé à un assassinat vers Bafang, en passant par Kekem, en pleine République du Cameroun. Aucune investigation n’a été menée jusqu’ici. En décembre 1966, 236 hommes, femmes et enfants bakossi ont été massacrés par l’armée de la République du Cameroun dans le cadre du règlement d’un conflit interethnique à Tombel (Southern Cameroon).

Etat unitaire frauduleux, illégal et sur fond d’intimidation

Le 6 mai 1972, Ahidjo annonce au parlement fédéral la tenue  d’un référendum en vue de démanteler la Fédération. En guise de protestation, les députés du Southern Cameroon vont quitter l’Hémicycle de Ngoa Ekelle à Yaoundé pour se retrouver au domicile de Bernard Fonlon, un de leur collègue. Ahidjo va envoyer l’armée pour encercler ledit domicile. Pourtant, ce référendum était anticonstitutionnel parce qu’il s’inscrivait en violation de l’article 47-1 de la Constitution fédérale du 1er septembre 1961.

Ahidjo a utilisé la force et la malhonnêteté politique pour imposer un Etat unitaire aux Southern Cameroonians. Alors que le référendum (si tant est qu’il était légal) devait concerner uniquement le peuple du Southern Cameroon qui a accepté malgré tout de se rattacher à la République du Cameroun, Amadou Ahidjo y associe la majorité francophone.

Avant le référendum qui a eu lieu le 20 mai 1972, Ahidjo et ses hauts fonctionnaires ont engagé une campagne faite de menaces contre ceux qui seraient tentés de voter pour le « NON ». Le jour du vote, au Southern Cameroon, les bulletins « NON » étaient en nombre insuffisants dans certains bureaux de vote, dans d’autres, ils étaient illisibles, dans d’autres encore, ils faisaient défaut.

Après le vote, le OUI  l’a emporté à plus de 99% de voix. Mais le lendemain, Ahidjo a déployé la police de la République du Cameroun dans tout le Southern Cameroon pour contenir tout soulèvement de la population, mécontente des résultats de ce référendum qui devait marquer la fin du fédéralisme.

Fon Gorji Dinka, le concepteur de l’ « Ambazonie »

Le régime de Paul Biya (au pouvoir depuis le 6 novembre 1982) s’est montré plus répressif envers les revendications indépendantistes anglophones. Le premier à en payer le prix s’appelle Fon Gorji Ndinka, avocat anglophone et auteur d’une lettre ouverte intitulé « le nouvel ordre social » dans lequel il parle de la création d’un Etat de l’Ambazonie. Il fut arrêté en 1985, déporté à Yaoundé où il fut jeté à la prison centrale de Kondengui après une garde-à-vue à la délégation générale de la gendarmerie nationale (aujourd’hui le SED).

Des mouvements indépendantistes virent le jour. L’un des militants de la Ligue des Jeunes du Southern Cameroon, Ebenezer Akwanga, âgé de 18 ans, fut arrêté le 29 mars 1997, torturé puis condamné à  20 ans de prison ferme devant  le tribunal militaire de Yaoundé en 1999. Après avoir réussi à s’évader de la prison de Yaoundé en 2002, Ebenezer Akwanga s’est retrouvé au Nigéria. Aujourd’hui, il vit en Angleterre.

Ebenezer Akwanga fut arrêté avec 17 autres indépendantistes anglophones. L’un d’eux, Geh Sama reçut une balle dans le ventre tiré par un gendarme. 46 jours après son hospitalisation à l’hôpital général de Bamenda où il était surveillé par un gendarme, Geh Sama a été transféré le 30 juillet 1997 à la prison centrale de Yaoundé.

Entre mars 1997 et octobre 2016, la vie du Southern Cameroon n’a été rythmée que par des arrestations, des détentions arbitraires et condamnations à l’issue de procès inéquitables, de la torture, des  exécutions sommaires et extra-judiciaires ciblant les militants et sympathisants anglophones pro-indépendantistes. Le calvaire du peuple du Southern Cameroon se poursuit jusqu’à ce jour depuis le déclenchement en novembre 2016 de ce qu’il est convenu d’appeler la crise anglophone.

Pour plaire à la France qui, à travers la compagnie pétrolière Elf, a découvert d’importants gisements pétroliers dans le Southern Cameroo à la fin des années 1950, Amadou Ahidjo et Paul Biya ont opté pour un véritable voyoutisme d’Etat pour maintenant le peuple du Southern Cameroon dans la servitude. Il s’agit pourtant d’un peuple destiné à une indépendance totale. Mais la maffia internationale, le deal secret ( ?) entre la France et l’Angleterre en ont décidé autrement. Les arrangements géopoliticiens sont-ils au-dessus de la loi, de la volonté populaire ?

Michel Biem Tong

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