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Cameroun : Les Anglophones en guerre d’indépendance contre le pouvoir de Yaoundé

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Ancien territoire sous tutelle de l’ONU, le Southern Cameroon (aujourd’hui les deux régions anglophones du Cameroun) était destiné à obtenir son indépendance totale. Mais en violation des textes internationaux, des lois internes du Cameroun et pour des intérêts purement géopolitiques, les populations de cet autre Cameroun ont été privées de leur droit à l’autodétermination par l’ONU et les régimes Ahidjo et Biya, en complicité avec la France. Il est question, pour que la paix revienne au Southern Cameroon, que la résolution 1608 du 21 avril 1961 qui octroie l’indépendance à ce territoire soit enfin appliquée. Mais Yaoundé l’entendra-t-il de cette oreille ?

Le Southern Cameroon (les deux régions anglophone du Cameroun) serait-il victime des arrangements politiciens entre puissances occidentales ainsi que de la conception unitariste du Cameroun des présidents camerounais Amadou Ahidjo et Paul Biya, au détriment du droit international ? L’on résisterait à peine à répondre à cette question par l’affirmative au regard de certains faits marquants de l’histoire du Cameroun. Dit de manière plus simple, l’ONU, la France et le couple Ahidjo-Biya sont les premiers responsables de la crise en cours dans cet autre Cameroun.

C’est peu dire si la situation socio-politique dans le Southern Cameroon s’est considérablement dégradée. Ce 20 mai, jour de fête nationale au Cameroun, des balles ont crépité à Belo, Kumba, Buea, Manyemen, Batibo, Ekona et dans bien d’autres localités du Southern Cameroon. Les indépendantistes anglophones ont quelques jours plus tôt lancé un mot d’ordre de boycott de ces festivités. Depuis la répression des manifestations du 1er octobre 2017 marquant la proclamation symbolique de l’indépendance de l’Etat dit d’Ambazonie, cet ex-territoire sous tutelle de l’ONU est en proie à une résistance armée.

Le Southern Cameroon est livré aux bandes armées, qu’il s’agisse du Tiger of Ambazonia, de l’Ambazonian Défence Force ou du Red Dragon of Lebialem. Mais la réaction du régime de Paul Biya à travers l’armée ne va pas sans conséquences sur le quotidien des populations civiles vivant dans les localités contrôlées par ceux que l’on appelle là-bas « Amba Boys » : cases villageoises, marchés et boutiques brûlés, des innocents torturés ou tués, des familles contraintes de quitter leur village pour se réfugier en brousse ou à l’est du Nigéria voisin.

Des rebelles indépendantistes anglophones dans le Lebialem (Southern Cameroon)

Banditisme politique

Les rebelles indépendantistes font aussi des victimes parmi ceux des leurs qu’ils considèrent comme des traitres à leur cause et procèdent à des prises d’otage notamment de responsables administratifs. Sans compter l’armée, la police et la gendarmerie qui ne cessent de compter leurs morts abattus sur la ligne de front par les forces dites « ambazoniennes ». La réponse violente apportée à la crise par Paul Biya et son régime a radicalisé le mouvement indépendantiste anglophone qui ne cesse de recruter.

Disons-le sans ambages. Le Cameroun à l’heure actuelle est semblable à un malade du cancer dont la tumeur se trouve dans sa partie dite anglophone. Cette pathologie pour l’éradiquer mérite une thérapie de choc : se regarder dans les yeux et se dire des vérités. Et la vérité est que la forme actuelle de l’Etat du Cameroun qui se veut unitaire a été construite sur la base du mensonge, de la ruse, du non droit et du banditisme politique orchestrés par Amadou Ahidjo et Paul Biya. Mais il serait parcellaire de se limiter à ces seuls présidents de la République que le Cameroun ait connus depuis les indépendances. La vérité qu’il faille aussi dire est que ces derniers sont en réalité les agents locaux d’une maffia internationale (la France en tête) qui,  alléchée par l’odeur du pétrole qui se dégage du Southern Cameroon, a manœuvré en coulisse. La société de raffinage du pétrole (Sonara) n’est-elle pas basée à Limbé, dans le Cameroun anglophone?

Et si on remontait aux origines de la crise actuelle. Avant la 1ère guerre mondiale de 1914 à 1918, le Cameroun était un protectorat allemand depuis le traité germano-douala signé le 12 juillet 1884. Après la défaite de l’Allemagne à ce conflit international en 1916, les deux secrétaires aux colonies de France et d’Angleterre signent l’accord Simon-Milner en 1917 sur le partage du Cameroun. 4/5e du territoire revient à la France et 1/5e  à l’Angleterre.  Cet accord est entériné par le traité de Versailles du 28 avril 1919 en faveur duquel l’Allemagne abandonnait ses colonies (dont le Cameroun) à la France et à l’Angleterre.

Un militant indépendantiste anglophone

Dès 1922, le Cameroun sera placé sous mandat de la Société des Nations, ancêtre de l’Organisation des Nations Unies (ONU) qui, elle, sera créée en 1945 après la fin de la seconde guerre mondiale. Le Cameroun, comme sous le régime de mandat, va être administré par la France et l’Angleterre mais comme deux territoires sous tutelle de l’ONU.

Charte des Nations Unies violée

S’agissant de l’accession de ces deux Camerouns à l’indépendance (au droit d’un peuple à l’autodétermination), la Charte des Nations Unies dispose en son article 76-b que le régime de tutelle avait pour but de «  favoriser le progrès politique, économique et social des populations des territoires sous tutelle ainsi que le développement de leur instruction; favoriser également leur évolution progressive vers la capacité à s’administrer eux-mêmes ou l’indépendance… (et non à une indépendance en se joignant à, ndlr) ».

C’est ainsi qu’à la faveur de la résolution 1349 adoptée le 13 mars 1959 par l’Assemblée Générale des Nations Unies, l’ex-Cameroun oriental sous tutelle de l’ONU dirigé par la France a accédé à l’indépendance le 1er janvier 1960 et a été admis aux Nations Unies comme membre le 20 septembre 1960. Quand arrive le tour du Southern Cameroon d’obtenir son indépendance, l’ONU soumet  ce territoire pourtant sous sa tutelle à un plébiscite  le 11 février 1961 au cours duquel il est demandé à ses représentants s’ils voulaient devenir indépendants « en se joignant » au Nigéria ou à la République du Cameroun.

Cette violation de l’article 76-b sus-citée de sa Charte par l’ONU est la première injustice subie par le peuple du Southern Cameroon. Mais passons ! Le 19 avril 1961, l’Assemblée générale des Nations Unies siège en vue de voter la résolution 1608 sur l’indépendance du Southern Cameroon qui a décidé de se rattacher à la République du Cameroun à l’issue du plébiscite. La 3e étape de cette résolution soumise au vote des membres de l’ONU prescrivait la signature entre les deux territoires d’un traité de l’Union [qui devait être déposé au secrétariat des Nations Unies d’après l’article 102 de la Charte] en vue d’une union confédérale entre les deux Camerouns.

La résolution en question (1608) a été adoptée le 21 avril 1961(La République du Cameroun a voté contre cette résolution). D’après le point 5 de cette résolution, l’autorité administrante (l’Angleterre), le gouvernement du Southern Cameroon et celui de la République du Cameroun devaient avant le 1er octobre 1961, date fixée pour l’indépendance du Southern Cameroon: “entamer d’urgence des pourparlers afin de prendre…des dispositions nécessaires pour que soient mises en oeuvre des politiques concertées et déclarées des parties concernées”.

 Mais lors de la conférence de Foumban du 17 au 21 juillet 1961, l’Angleterre, autorité administrante dans le Southern Cameroon, tout comme l’ONU, n’ont pas pris part aux “pourparlers” prescrits par la résolution 1608 qui devait aboutir à la signature d’un traité de l’Union entre les deux Camerouns pour une confédération.  C’est du moins l’esprit qui se dégageait de la résolution 1608 des Nations Unies. Cette dernière n’a donc jusqu’à ce jour jamais été appliquée et le Southern Cameroon n’a par conséquent jamais été indépendant !

Par ailleurs, Amadou Ahidjo et des conseillers juridiques français (Ah, la France !) ont, au cours de cette conférence de Foumban, présenté un  projet de constitution faussement fédéral pour l’imposer à la délégation du Southern Cameroon. Prise de court et obligée de faire contre mauvaise fortune bon cœur, cette dernière, après avoir vu toutes ses propositions rejetées par Amadou Ahidjo, a été obligée d’accepter ce projet de constitution fédérale qui, au lieu d’être soumis aux parlementaires du Southern Cameroon, a été adoptée à l’Assemblée nationale de la République du Cameroun (ex-Cameroun oriental français) le 1er septembre 1961 comme amendement à la constitution de la République du Cameroun adoptée en avril 1960. Deuxième injustice subie par le peuple du Southern Cameroon.

Phagocytose du Southern Cameroon par Biya

L’article 47 aliena 1 de la constitution fédérale du 1er septembre 1961 interdisait toute révision de la forme fédérale de l’Etat. Mais le 8 mai 1972, Ahidjo décide d’organiser un référendum en vue du passage à un Etat unitaire. Pourtant, seule le parlement fédéral devait statuer sur toute révision de la constitution.  Au lieu de consulter uniquement le peuple du Southern Cameroon, le seul qui se sentait affecté dans son droit à l’autodétermination par l’instauration d’un Etat unitaire, le président camerounais de l’époque y a associé les francophones ultra-majoritaires. C’est donc sans surprise que le « OUI » pour l’Etat unitaire l’a emporté à près de 100%. Troisième injustice subie par le peuple du Southern Cameroon.

En février 1984, soit 15 mois après son arrivée au pouvoir, Paul Biya assène le  coup de grâce. L’actuel chef de l’Etat camerounais introduit un projet de modification de la constitution au Parlement faisant passer le Cameroun de République unie Cameroun à République du Cameroun (ancienne désignation du Cameroun français indépendant). Le projet de loi est adopté. La phagocytose du Southern Cameroon, ex-territoire sous-tutelle de l’ONU pourtant destiné à l’indépendance, a été consommée. D’où la naissance dès 1985 des mouvements indépendantistes anglophones.

Le premier président camerounais Amadou Ahidjo et Charles de Gaulle (en première ligne) en 1960. Les deux artisans de l’Etat unitaire

Toutes ces manigances  politiciennes contre le Southern Cameroon suscitent les interrogations suivantes : pourquoi l’ONU a violé sa propre Charte en soumettant le Southern Cameroon à une indépendance sous condition alors que la République du Cameroun a obtenu la sienne qui a été proclamée sans problème ? Pourquoi n’a-t-elle pas veillé à ce qu’un traité soit signé entre la République du Cameroun et le Southern Cameroon en vue de matérialiser cette union fédérale convenue lors du vote de la résolution 1608 ?

Le contexte de l’indépendance des deux Camerouns, on le sait, était marqué par la guerre froide que se livraient les Etats-Unis et l’URSS. Si l’on met de côté ces deux grandes puissances davantage préoccupées par leurs intérêts respectifs que le cas camerounais, si l’on exclut la Chine qui n’était pas encore la puissance économique qu’on lui connaît de nos jours, il ne reste plus que la France et l’Angleterre comme membres permanents du Conseil de sécurité des Nations Unies. Et c’est justement à la merci de ces deux pays européens que le Cameroun a été laissé par les autres fortes têtes de l’ONU.

Des informations crédibles non encore déclassifiées en Angleterre font état de ce que cette dernière aurait vendu le Southern Cameroon à la France. Est-ce ce qui justifie le fait que  Charles de Gaulle, la veille du 1er octobre (date fixée par l’ONU pour l’accession du Southern Cameroon à l’indépendance), ait déclaré à propos de ce territoire que « la Reine nous l’a donné comme cadeau  » ? Est-ce ce qui justifie l’absence d’un représentant de l’Angleterre à la conférence de Foumban ?

une vue de la Société nationale de raffinage, à Limbé. Le pétrole, enjeu géostratégique de la crise?

Total

Quoi qu’il en soit, il est indéniable que le projet d’un Etat unitaire porté et mis en place par Ahidjo, poursuivi et consolidé par Paul Biya a été piloté dans l’ombre par leurs maîtres français, davantage préoccupés par le pétrole qui git dans le Southern Cameroon que par le droit du peuple du Southern Cameroon à disposer de lui-même. Et comme par hasard, l’un des actionnaires de la Société nationale de raffinage du pétrole (Sonara) basée à Limbé (Southern Cameroon) s’appelle Total, une compagnie pétrolière française. Pour la « mère patrie », il est sans doute plus facile d’avoir pour interlocuteur le pouvoir de Yaoundé qui lui est plus soumis que de se heurter à la rigueur anglo-saxonne des autorités du Southern Cameroon. Est-ce ce qui justifie l’inclination des autorités camerounaises vers un Etat unitaire fort plutôt qu’une fédération ? Possible.

Pour trouver une solution durable à cette crise anglophone qui risque de se muer en une guerre civile, des mesures suivantes doivent être prises : 1-le démantèlement de toute l’administration et du dispositif sécuritaire déployée par les autorités de Yaoundé dans le Southern Cameroon depuis le 30 septembre 1961 ; 2-l’organisation par un comité consultatif international sous l’égide de l’ONU, de l’Angleterre et du Commonwealth d’élections générales auxquelles prendront part uniquement les ressortissants du Southern Cameroon ; 3-Signature d’un traité de l’Union entre les autorités élues du Southern Cameroon et celles de la République du Cameroun en vue de la mise en place d’une fédération à deux Etats aux pouvoirs égaux, conformément à la résolution 1608 des Nations Unies ; 4- création d’un comité réunissant les représentants des deux Camerouns en vue de la rédaction d’une constitution fédérale.

Telles sont les dispositions à prendre dans le Southern Cameroon afin d’éviter que les populations de ce territoire ne soient portées à camper sur le désir d’indépendance. Surtout que l’art.76-b de la Charte des Nations Unies leur en donne le droit. Malheureusement, le régime de Paul Biya ne veut pas entendre parler du fédéralisme. Face à une telle intransigeance, il faut craindre que la guerre d’indépendance dans le Southern Cameroon soit partie pour durer bien longtemps. Jusqu’à quand ?

Michel Biem Tong  

 

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